mardi 7 février 2012

« Stein um Stein »




Till Riedel était heureux, un sourire illuminait son visage fatigué. Il l'avait trouvée. Enfin, après des mois de recherches, il avait trouvé sa compagne, son éternelle compagne. Celle qui l'accompagnerait jusque dans l'au-delà. Depuis, tapi dans les ombres, l'homme la suivait, et quand il ne la voyait plus, il pensait à elle. Il voyait en rêve son air triste, son visage maladif, ses longs cheveux noirs, sa silhouette fine et élancée. Till serait ainsi bientôt son seul ami, car elle était solitaire, se baladait seule dans sa longue veste noire, qui recouvrait ses genoux. Till était lui aussi solitaire, car la société le rejetait, le traitait de fou, de psychopathe. Sa seule amie était donc son imagination, qui le faisait faire des choses incroyables, il punissait en pensée les méchantes personnes qui le faisaient souffrir depuis son adolescence, malgré son physique musclé et son air gentil, air qu'il avait malheureusement perdu avec le temps, bien qu'il eût fait des efforts pour tenter d'ignorer les moqueries. Pourtant son âme était empoisonnée depuis longtemps par un mal, un mal ancien, qui le rongeait.

Till avait vu un voisin, taxé par la société de marginal et efféminé, se pendre à un arbre, alors qu'il n'était qu'un enfant à l'âme pure et innocente. Depuis, d'insupportable tourments l'empêchaient de dormir, bien qu'il fît de nombreux efforts pour oublier. Dans ces moments difficiles, le psychopathe allait se promener dans le jardin familial, dans la grande roseraie qui abritait des variétés très différentes les unes des autres de roses, et il se consolait en s'allongeant entre deux plantes et sentait le parfum puissant de ces fleurs, une fois qu'il avait bien marché et qu'il était fatigué. Till pouvait se balader longtemps dans le jardin, tant sa taille était importante. On y trouvait même de majestueux chênes vers l'entrée, et un grand étang qui était le refuge d'un grand nombre de poissons et de grenouilles, qui procuraient à cette propriété un charme particulier.

Mais ce temps-là était bien révolu. Till sortit de ses pensées, et se remit à arpenter le quartier de son pas lent. Il était tard. Il devait pourtant avancer sa besogne un peu, s'il voulait éviter de prendre du retard. Il faut bien savoir que même si son âme était ensanglantée, son corps avait une puissance musculaire impressionnante, à l'image de sa carrure. Son quartier faisait peine à voir. De grands immeubles gris, sales, remplis de monde. La peinture intérieure comme le revêtement extérieur s'écaillaient, et les plates-bandes herbeuses n'avaient nulle part la couleur du gazon. Des arbustes tordus y poussaient, et on les entendait hurler quand le vent traversait leur rare feuillage. L'appartement de Till se situait au quatrième étage de l'immeuble du fond, le plus agréable à vivre, bien que le confort fût sommaire. Il se composait d'un minuscule corridor qui donnait au fond à droite sur une minuscule cuisine, où il n'avait pas pu mettre une table, d'un salon qui jouait le rôle de salle à manger, de bureau, parfois de chambre même. Sa chambre était en effet pleine du matériel dont il aurait besoin pour construire sa future demeure. Dans l'appartement de Till, il y avait toujours de la musique en bruit de fond. Cette musique le nourrissait, lui donnait la force d'affronter le quotidien. Son choix musical était tout sauf éclectique, il écoutait uniquement du rock, voire du hard rock. Rammstein et System of a Down étaient ses idoles.

Till passa rapidement à son domicile, pour prendre un peu de liquide. Il prit ainsi sa voiture, un vieux minibus Chevrolet vraiment pratique, et alla acheter encore des briques, des gros clous, et comme il se rendit compte qu'il avait faim il se rendit dans un restaurant asiatique bon marché, après avoir entreposé les clous et les briques dans son véhicule. Le colosse choisit une table dans la pénombre au fond du restaurant, afin que personne ne le remarque, et il commanda un menu très calorique, comme tous ses repas. Il observait les gens assis aux tables alentour. Un vieil homme accompagné de son épouse mangeait un plat de nouilles en discutant à voix basse. La montre suisse en or qu'il portait au poignet, les pendentifs de sa femme et même leur façon de se tenir indiquait une certaine aisance financière, et le fait qu'ils devaient appartenir à une certaine classe sociale. Autrement, à part le vieux couple et lui-même, Till remarqua que les personnes attablées avaient l'air d'être des habitués. Ces personnes n'avaient pas à commander le menu, il leur était servi sans un mot, et mangé rapidement. On pouvait entendre dans ce restaurant une musique de fond, sûrement était-ce une musique traditionnelle asiatique, qui n'avait au goût de Till aucun charme, ce qui renforçait son impression d'être ici un intrus. Il l'avait toujours été, de toute façon, se disait-il dans ces moments difficiles. Quand il arrivait dans un endroit fréquenté, les gens se poussaient du coude en s'écartant de lui, et en lui lançant des regards furtifs, comme s'il avait été un animal terrifiant. Il est vrai qu'avec sa silhouette massive, ses bras au diamètre impressionnant, ses longs cheveux noirs, et son regard gris acier qui voyageait dans un autre monde, ce solide personnage pouvait attirer l'attention. Seulement, les gens le connaissaient à cause des nombreux ragots qui se répandaient comme des traînées de poudre, et leurs coups d'oeil étaient malsains. Une fois son repas consommé, Till lâche un billet sur la table métallique et sort dans le froid du crépuscule.

Till entra dans son véhicule, enclencha le chauffage, le régla au maximum, et laissa tourner le vieux moteur, attendant que la chaleur le réchauffât. Enfin, lorsque ses mains lui donnèrent la sensation de répondre à son cerveau déboussolé, il saisit le levier de vitesse, manœuvra et rentra dans son antre. Il entreposa tout d'abord son matériel dans son petit garage, pour ne pas rendre son appartement impraticable. Son garage était rangé avec un soin maniaque, illustration qu'une partie de son cerveau restait saine. Une fois qu'il eut rangé ces divers achats du jour, il ressortit du garage, marcha d'un pas vif jusqu'à son entrée d'immeuble, en grimpa les vétustes volées d'escalier, et ouvrit sa porte. Till alla s'affaler sur son lit, et tomba dans un demi-sommeil, dans un état proche de la transe. Il pensait à sa promise, qui serait sienne pour l'éternité dans peu de temps. Demain, il faudrait qu'il la suive jusqu'à chez elle, pour savoir où il irait la chercher le moment venu, et retourner à l'ouvrage qu'il lui destinait. Tout en songeant à cette journée qui s'annonçait harassante, il sombra pour de bon dans un sommeil fait de songes psychotiques. Souvent, il s'éveillait brutalement durant la nuit, trempe de sueur. Il versait alors un torrent de larmes, réalisant dans ces courts moments de lucidité que son âme était dévorée chaque jour un peu plus par le mal qui l'avait atteint dans sa jeunesse.

Toutefois, cette nuit passa d'une traite. Il s'éveilla reposé et prêt pour cette nouvelle journée. Il avala rapidement un bout de pain sec, accompagné d'une grande tasse de café très fort. Il enfila des habits de travail, épais et chauds, de grosses Dr. Marteens en cuir noir, au bout renforcé d'une coque métallique chromée, sortit de son appartement et se dirigea vers sa voiture dans laquelle il chargea le matériel qui lui serait utile pour la journée. Il roula jusqu'à la périphérie de la ville dans un terrain accidenté bordé d'une végétation épaisse, surtout composée de chênes et de buissons. C'était l'endroit parfait pour Till, relativement près de chez lui, mais tout de même suffisamment éloigné de la fourmilière citadine où il résidait. Il avait commencé depuis quelque temps à bâtir son futur domicile conjugal.

Il avait déjà entrepris auparavant d'aplatir le sol, en prenant soin de bannir la moindre aspérité. Il construisait sans plans, tout était dans sa tête. Il avait imaginé sa maison petite, ainsi serait-elle. Till se lança dans la construction des bases de cette petite cabane, qui ferait quatre mètres sur quatre. Il la bâtissait avec des briques sommaires, de grandes dimensions. Il construisit les murs jusqu'à ce que les briques dépassent la hauteur de ses solides genoux, sans qu'il prévît un espace pour encastrer une quelconque porte. Ce n'était pas du tout un oubli, mais l'esprit torturé de cet homme savait qu'il n'en avait nul besoin, vu que ce lieu serait dans un futur proche son éternelle demeure. La besogne effectuée, le malade mental rentra au bercail pour dormir de son sommeil à la limite du coma.

Le lendemain, avant même que l'aube eût daigné se lever., Till Riedel se réveilla dans un état d'euphorie qui n'allait plus le quitter jusqu'à sa mort, laquelle n'allait pas tarder. Il chargea la voiture avec les matériaux nécessaires pour terminer entièrement sa construction, et roula très rapidement jusqu'au domicile de son élue. Il lut rapidement sur la boîte aux lettres le prénom de celle qu'il venait chercher, pour son dernier voyage : Khira Lindemann. Il serrait dans la main un foulard imbibé de chloroforme. Il frappa trois coups secs contre la porte en contreplaqué, qui ne possédait d'ailleurs même pas un judas. Lorsque Khira vint ouvrir, visiblement énervée et fatiguée, rien que le fait de la voir fit au mâle qui avait toqué une sensation incroyable. Toutefois, il parvint à garder la tête froide, saisit sa proie et lui appliqua le foulard avec une force incroyable sur le visage. La jeune femme résista à peine une douzaine de seconde, avant de s'écrouler. Till la retint, la hissa d'un coup de reins sur son épaule, et la porta dans son véhicule comme on aurait porté un vulgaire sac de patates. Il repartit rapidement, pour le dernier endroit qu'il verrait de son vivant.

Khira fut posée au milieu du sol dénudé de la petite cellule, car cette construction y ressemblait vraiment, par l'homme dont seule l'idée d'en finir habitait l'esprit. Avec une frénésie incroyable, il monta les murs jusqu'à deux mètres de haut, et posa des lourdes planches sur le toit, qu'il prit soin de fixer avec des rivets d'une résistance incroyable. Le psychopathe avait juste laissé un espace dans un mur afin d'y entrer.

Soudain, la jeune femme, qui était alors déjà prise au piège, s'éveilla. Elle avait la sensation qu'on lui enfonçait des clous dans la tête, tant elle souffrait. Till la regardait tranquillement, seul un rai de lumière transperçait la pénombre. Quant à elle, lorsqu'elle se rendit compte de sa situation, elle hurla, dans un désespoir immense. Elle se débattait dans le vide, s'écorchant contre les murs, comme une bête à l'agonie. Lorsqu'elle fut épuisée, son désormais éternel compagnon tenta dans son délire psychotique de l'apaiser. En temps normal, Khira est une jeune femme très charmante, avec une fine silhouette, un teint qui témoignait de sa bonne santé, et de longs cheveux noir de jai. Ici elle semblait comme vidée, livide, comme déjà à demi morte. Puis son pouls arrêta de battre, elle mourut lentement, des larmes au bord des yeux. A ce moment-là, Till, déjà seul survivant, referma le trou dans le mur, s'accroupit au côté de la défunte, s'empara d'un estagnon d'essence, s'en aspergea, prit un briquet et s'immola. Son corps eut des sursauts pendant une dizaine de minutes après que son âme l'ait quittée. On ne découvrit leurs cadavres qu'un mois plus tard, grâce à un chien qui avait senti l'odeur putride se dégageant de leur tombeau, construit pierre par pierre par un psychopathe, qui ne manquerait jamais à personne.



Lucas

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